Bienvenue sur le blog de Vincent MARTORELL.

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Extraits de Nouvelles

Zélie Legaenec

Zélie Legenec et autres nouvelles 2010.jpg

" Je m’appelle Zélie. Zélie Legaenec et j’ai quatre-vingt-treize

ans. Je suis née entre les deux grandes guerres,

enfin, je suis née, la première n’était pas encore

achevée. Ce que je retiens de la seconde, car celle-là je

l’ai vue de près, ne m’a pas vraiment réconciliée avec le

genre humain. Car il faut vous dire Monsieur, que mon

père est mort comme trois cent soixante mille autres

de ses camarades dans l’enfer de Verdun. Il s’appelait

Antoine Garec, marin pêcheur de son métier, fauché à

vingt-quatre ans par une mitrailleuse allemande, le

premier octobre mille neuf cent seize. J’ai vu le jour

dans cette maison, ma mère Louise-Marie Garec née

Frichou et brodeuse de son état a épousé mon père le

cinq avril mille neuf cent quatorze, quatre mois avant

qu’il ne soit mobilisé.

C’est au cours d’une de ses permissions que ma mère et

mon père m’ont conçue.

Je suis née le onze novembre mille neuf cent seize et

ma mère, si elle avait pressenti ce qui allait se passer,

m’aurait sans doute prénommée Victoire.

J’ai vu le jour alors que mon père ne verrait plus le

soleil se lever sur le phare de la Pointe des Chats, làbas

sur l’Ile de Groix. Je suis du Morbihan, Monsieur,

et fière de l’être. Je sais que certains membres de ma

famille insistent pour m’envoyer dans une de ses

maisons pour vieux comme il en existe à Lorient, à

Vannes ou ailleurs mais je ne bougerai pas de chez

moi ! Dieu seul a ce droit. Alors Monsieur, je vais

maintenant vous raconter une histoire qui va sûrement

vous surprendre, mais je ne suis pas folle. Ce que je

vais vous dire n’est que la pure vérité, je ne mens pas !

Kentoch’mervel eeget bezan saotret, plutôt la mort

que la souillure c’est notre devise ici, en terre de

Bretagne et Dieu m’en est témoin, Zélie Legaenec n’a

jamais menti au cours de sa vie.

IL y trois ans que mon Léon est parti. Trois longues

années qu’il n’est plus là pour veiller sur moi. Mon

Léon, c’était un caractère, un vrai breton, l’esprit droit,

un bon chrétien mais qui parfois s’accommodait mal

de ce qu’on lui imposait. Quand nous nous sommes

connus, j’avais seize ans et lui dix-neuf, tout de suite

j’ai su que ce gaillard aux larges épaules était fait pour

moi. J’étais une fille de la campagne, lui venait de

Lorient où vivaient son oncle et sa tante qui l’avait

recueilli après la mort de ses parents. Nous avions un

point commun : nos familles avaient payé un lourd

tribu à cette guerre qui ne devait durer que quelques

semaines. C’est sur un marché que j’ai croisé pour la

première fois ses yeux d’un bleu azur, il m’a souri.

Chaque semaine, nous nous retrouvions, pour une

promenade au Square Brizeux. Oh ! nous n’étions

jamais seuls, chaperonnés par ma mère et la tante de

Léon, ces moments étaient pour nous l’occasion de.. "

 

Rencontre au jardin

 

" Dans le jardin tout est calme. Le soleil n'a pas encore

pris possession de son terrain de jeu, et la pelouse

porte encore l'empreinte de la nuit. J'aime ce moment

de parfait équilibre entre ce qui a été et ce qui se

prépare.

Les grands chênes au loin, protègent les collines, où

biches et cerfs se réveillent en lançant des regards

craintifs. Bientôt ils devront partir un peu plus loin,

pour s'abriter du soleil. Sur le grand arbre dont la cime

se découpe harmonieusement sous l'effet des pâles

couleurs de l'aube, un écureuil malicieux court sur une

branche, s'arrête net puis sans effort prend son élan

pour grimper toujours plus haut. Quelques abeilles

matinales entament une ronde pleine de charme

autour des pétales de roses rouges où la rosée fait

briller leur robe écarlate. Au milieu de ce calme

apparent, l'être humain que je suis remarque mille et

une choses dans ce bourdonnement de vie. À mon tour

je m'étire et mes bras nus réagissent à la fraîcheur de

ce matin d'été. Dans quelques heures, je devrais moi

aussi me préserver des rayons du soleil.

Dans ce paradis sur terre mes journées ne sont faites

que de contemplations et de promenades dans ce lieu

magique où depuis longtemps, je partage mon bonheur

entre observer ceux qui m'entourent et le plaisir simple

de laisser glisser les jours, les nuits, sans peurs ni

craintes sur mon avenir.

Cet après-midi comme à l'ordinaire, je me laisse aller à

une sieste sous le grand arbre, les oiseaux eux aussi

marquent une pause, on entend juste quelques abeilles

qui ignorent l'écrasante chaleur et déploient une

énergie étonnante autour des fleurs rose pâle du

magnolia, dont les feuilles fines et vertes jettent sur le

sol une ombre rafraîchissante.

En me réveillant, un sentiment étrange m'enveloppe, je

me sens différent, un peu mâché et je m'étire comme

un gros chat. Je ressens une douleur violente, je n'ai

pas le souvenir de m'être blessé, mais il n'y a pas de

doute, sous mes doigts je découvre une mince cicatrice

qui barre mon flanc droit. Au bord de la rivière qui

traverse mon jardin et souhaitant vérifier cette étrange

situation, je m'agenouille et constate avec effroi, dans

le reflet de l'eau paisible, la preuve que durant mon

sommeil, il s'est produit un évènement dont j'ignore la

provenance. Pour la première fois je découvre un

sentiment inconnu : mélange d'inquiétude et

d'excitation. Pour étrange que cela puisse paraître, ma

vie est emplie de certitude et si, malgré la beauté qui

m'entoure, il m'arrive de déambuler, mélancolique à la

recherche de quelque chose à faire, tout cela s'efface

très vite car mon attention est souvent attirée par la

présence d'un animal ou la beauté d'une fleur de

jasmin sauvage. À présent tout est différent. Assis sur

une branche d'arbre inclinée sur l'herbe molle, je

m'interroge ".

 

Brouillard

 

" Étienne ouvre son casier, range avec soin sa veste et

passe sa blouse blanche . Un escalier vers la pièce du

bas s’éclaire en cascade. Devant une armoire réfrigérée

, il tire un des nombreux tiroirs où est étendu un corps

sous un drap blanc. Délicatement, il le fait basculer sur

un chariot et l’installe sur la longue table en inox .

Étienne est thanatopracteur. Il lave le corps avec soin,

surveille l’opération de drainage de tous les éléments

physiologiques par le système veineux puis injecte le

formol par l’artère fémorale, environ sept litres pour

celui-là. Ensuite il faut utiliser le produit de cavité,

puis suturer les incisions et enfin procéder au méchage

des orifices naturels : nez, bouche, oreilles, anus ,

pénis. Son client de ce matin, au vu de sa corpulence,

ne lui pose aucun problème. Celui-là, pense-t-il, a eu

de la chance : un arrêt du cœur . Une fois habillé et les

cosmétiques d’usage appliqués , le patron de La

Quincaillerie du Centre est prêt à être exposé dans la

grande salle de veille.

Au milieu des tentures de velours beige, la cérémonie

commence, la famille l’a souhaitée sobre et dépouillée.

Son épouse et ses enfants assis au premier rang

écoutent avec ennui ceux et celles qui rendent un

dernier hommage au défunt.

À la porte d’entrée de la salle, Julie se tient là, prête à

répondre aux exigences de la famille. Elle est belle

dans sa robe bleue nuit. Cheveux bruns, retenus en

chignon, carnet noir dans ses mains blanches et

délicates, rien ne lui échappe . Julie c’est la fille du

patron, vingt-six ans de grâce et de féminité ! C’est elle

qui a eu l’idée , qui a convaincu son père d’installer

cette pièce où les familles peuvent se recueillir , un peu

trop à l’américaine pour certains, mais peu importe.

Les résultats sont là. Si pour gagner de l’argent, il faut

un peu de mise en scène, cela ne lui pose aucun

problème de conscience .

Une heure plus tard le brouillard enveloppe le cortège

qui se dirige vers l’église. Julie est déjà au téléphone,

pour une nouvelle cérémonie . Dans la salle de veille,

son père et deux autres employés dont Étienne,

rangent les chaises.. ".

 

" De tout cela je n’en veux pas mais je sais ce qu’il me

reste à faire. J’attends la nuit, le brouillard toujours

aussi dense lui aussi m’attend. Mais comme un

complice il me comprend, il va m’aider. Vers dix-neuf

heures, je sors enfin. Je sais où aller, j’ai eu toute la

journée pour y réfléchir, pour peser le pour, et le

contre, pour échafauder mon plan. Il ne s’agit pas de

basse vengeance, ceux qui ont imaginé que je ne

réagirai pas se sont trompés. Je vais rétablir

l’équilibre, je vais retrouver mon équilibre. Ce soir je

suis debout. Dehors l’air frais de ce début d’hiver

m’aide à avoir les idées claires. Déterminé, sans haine

ni colère je monte dans ma voiture. La grand-place est

vide, le poilu toujours figé dans son assaut. Me voilà

hors de la ville. Une grande maison en pierre de taille

voilà mon premier arrêt. Au rez-de-chaussée, par une

fenêtre, une lumière jaunâtre s’échappe doucement.

J’ai trouvé ce que je suis venu prendre. Il ne m’a pas

vu venir, c’est très rapide, pas assez douloureux, je le

regrette mais je me dois d’être efficace. Encore

quelques kilomètres et voilà la deuxième étape, une

maison encore, mais clinquante, arrogante, vulgaire.

Dans les yeux de son unique occupant j’ai lu de la

surprise mais aussi du défit, il ne m’en croyait pas

capable… Il a eu tort. "

 

 



09/04/2015
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