Bienvenue sur le blog de Vincent MARTORELL.

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"Le Cercle"

 

 

 

 

"Le cercle"

 

Une nouvelle

de

Vincent Martorell

 

 

©vincentmartorell/2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À Victor Jara.

 

 

 

 

 

 

 

Nous sommes des centaines.

Depuis trois jours, il fait si chaud que les gorges, les peaux des hommes sont au bord de la rupture et montrent déjà des signes de craquellement.

Nous sommes en septembre, et le présentateur vedette de la chaîne nationale qui chaque soir nous commente la météo avait raison.

Nous allions avoir une belle arrière-saison.

Nous sommes des centaines.

Je me souviens, mon amour, comme nous aimions, le nez en l’air, fermant les yeux, sentir la chaleur du soleil de midi. Puis, après avoir fait l’amour, nous recommencions une nouvelle fois sous la douche, passions nos habits immaculés pour aller rejoindre la foule qui piétinait, s’impatientait avant d’entrer dans l’arène.

Mais aujourd’hui est un jour différent.

Tu n’es pas à mes côtés.

Je ne sais où tu te trouves et mon cœur saigne.

Il saigne abondamment et va bientôt rejoindre les taches brunes qui s’étalent, pleines d’indécence, sur le sable blond.

Nous sommes des centaines et me reviennent en mémoire ces dimanches paisibles où, ma main dans la tienne, nous montions en silence les hautes marches de l’enceinte.

C’était hier.

Mais c’est toujours présent dans ma mémoire.

 

*

 

 

Je ne peux empêcher mes yeux de se souvenir de ton visage rieur, à l’abri sous ton chapeau de paille. Et lorsque les trompettes sonnaient, annonçant l’arrivée des picadors, il devenait tout à tour grave, puis empli d’excitation à la pensée des combats qui allaient débuter.

Moi, je ne perdais pas une miette de ton regard, de tes prunelles claires qui soudain disparaissaient sous tes paupières bleutées au moment de l’estocade. Je sens encore sur ma peau ta main qui serrait la mienne jusqu’à broyer chaque os, chaque muscle.

Puis je te regardais te lever, bras en l’air, au moment du tour de piste de l’homme en lumière haranguant la foule, arborant fièrement les oreilles et la queue de l’animal dont la dépouille sombre, traînée par de fiers chevaux blancs, s’éloignait sous les hourras des aficionados.

Ultime hommage au combattant valeureux qui ne laissait sur le sable de l’arène qu’une large traînée rouge vif, en guise de dernier salut.

Nous sommes des centaines.

À présent, devant moi, je ne vois que des hommes en prière, d’autres chantonnent des paroles inintelligibles, incompréhensibles pour nos oreilles bourdonnantes tant la clameur de mes compagnons en détresse s’échappe de leurs âmes tourmentées. Nous sommes tous pareils, il ne nous reste que nos souvenirs pour nous convaincre que nous sommes encore vivants.

Un jeune garçon pleure.

Il regarde, autour de lui, hébété.

Sans doute revoit-il cette jeune fille qui se pendait à son bras, cette peau si blanche qu’elle se fondait avec son bustier ivoirin ourlé de perles noires, et dont le parfum le grise encore.

Il  recompte chacune de ses respirations, qui soulevaient les seins ronds qu’elle lui avait promis. Il frissonne en pensant à ses jambes, à la douceur de sa peau, qu’il avait hâte de caresser. Il se revoit installer sa promise sur un coussin de soie, puis, main dans la main, attendre patiemment sous le soleil de cette fin d’après-midi que tout commence.

Combien de fois ont-ils fait le chemin inverse pour s’enivrer l’un de l’autre entre deux maisons blanches ! Là-bas, elle lui laissait le temps de la découvrir, frissonnant encore des combats qu’elle venait de vivre. Puis, avant que la nuit ne recouvre ce dimanche, elle l’abandonnait, chemise ouverte et cœur en feu, pour aller en catimini retrouver la demeure de son père.

Et le voici à présent, sous le feu de ce dimanche de septembre, attendant que vienne son tour.

Il pleure.

 

*

 

Je continue de penser à toi, je me raccroche encore et encore au moindre détail, au moindre parfum, à la plus petite fragrance qui me rappelle ton souvenir.

Combien de corridas avons-nous vécues, mon amour ?

Combien d’épées ont jailli tel un éclair sous le soleil de nos après-midi, avant l’ultime geste, avant que le tonnerre des hommes ne résonne dans le cercle ?

Nous sommes des centaines et nous sommes au centre du cercle.

Les bottes maculées de poussière blanche ont remplacé les élégantes zapatillas, ces chaussures légères portées par les toreros.

Les costumes d’or ont cédé face au kaki des uniformes.

Nous sommes des centaines et nous sommes le centre du cercle.

 

Je ne veux pas pleurer, je ne veux pas implorer, je veux simplement qu’on me laisse garder pour moi seul les moments passés avec toi. Comme ce jour où l’homme qui affrontait la masse noire n’était pas à la hauteur de ce qu’il pensait n’être qu’un animal.

Toi, tu montrais ta colère, et tu souriais à chaque coup manqué qui voyait le toro affirmer son intelligence.

Tu pleuras longtemps dans mes bras, mouillant ma poitrine, lorsque, contre toute attente, l’autorité décida de travestir la réalité de ce combat pitoyable.

Tu me juras, une fois de retour à la maison, que jamais plus tu ne reviendrais assister à une telle mascarade.

Mais tu es comme moi, mon amour, la folie des arènes coule dans tes veines.

  

Et nous sommes repartis, le cœur haletant, persuadés que la malchance ne peut frapper qu’une fois. Et nous avons ri de nos craintes, balayé d’un revers de cape rouge les doutes qui parfois s’érigent en vérités amères, après avoir assisté le dimanche suivant à une bataille de Titans.

Comme ils étaient beaux, ces deux-là, danseurs d’un ballet millimétré !

Comme elle était belle, cette force brute s’enroulant comme un ruban autour du petit d’homme. Puis, contre toute attente, après une longue lutte, le torero désigna son adversaire, son compagnon de combat, et demanda sa grâce, tel un César les deux pouces levés.

Je me souviens du rouge qui t’est monté aux joues. De tes mains pressant mon bras au moment où, dans un silence de cathédrale, le jugement tomba.

Pour la première fois depuis longtemps, l’on déclara que ni l’homme ni le toro ne pouvait être désigné comme vainqueur, et j’ai encore dans les oreilles les cris de joie et de surprise qui tournoyaient autour du grand cercle.

Mais aujourd’hui, point de grâce. Aujourd’hui il ne reste rien de ce souffle d’empathie, balayé par le vent tiède de cet après-midi d’automne 1973.

Ne subsiste que l’haleine fétide de nos gardiens.

 

*

 

 

À quelques mètres de moi, il y a ce vieillard, dont on ne compte plus les sillons tant ils habillent son visage. Ses cheveux ont tant mordu la poussière qu’ils en ont perdu la blancheur des vieux sages.

Il fixe le ciel.

Espère-t-il qu’un signe vienne jusqu’à lui ?

Demande-t-il beaucoup, ou peu ?

Sa supplique est-elle : « Laissez-moi la vie sauve… » ou « Qu’on en finisse à présent. » ?

Sur sa chemise en lin s’étale toute sa souffrance, tant elle exhale de son corps décharné.

Je le reconnais.

Dans son costume d’un noir profond, je le voyais chaque dimanche, à quelques places de nous. Il se tenait superbe, droit comme une lance de picador. À ses côtés, toujours la même femme, drapée de soie verte, balayant un visage sans âge d’un éventail de fête.

Avant chaque combat, il lui glissait quelques mots à l’oreille. Alors, suspendant les battements de son papillon de papier, elle fixait l’homme et, rougissante, acceptait un baiser comme s’il s’agissait du premier.

Mon ami, sais-tu ce qu’elle est devenue ?

Songes-tu toi aussi à tout ce bonheur que nous partagions ?

Je me souviens de toi, vieil homme, de toi et de ta belle.

Je te revois encore, une fois la corrida achevée, prendre délicatement sa main, l’aider marche après marche avant de suivre la foule où parfois, sur votre passage, des chapeaux s’abaissaient pour vous saluer.

Le sable me mord les genoux.

Le soleil n’est plus notre allié.

C’est alors que, venant de la porte principale, un autre groupe arrive et découvre l’endroit, jauge le nombre que nous sommes. Il y a parmi eux des hommes jeunes, qui soutiennent les plus faibles, des visages me sont familiers, d’autres vont le devenir.

Ils viennent élargir le centre du cercle.

 

*

 

À présent la nuit est tombée, et c’est comme un feu d’artifice dans ma tête.

Sous mes yeux, les couleurs s’affolent.

Il y a ce jaune, couleur de l’astre, qui inonde l’arène, balayant comme un projecteur les gradins. À chacun de ses passages, je peux voir les visages des aficionados, portant avec grâce chapeaux de pailles et capelines à large bord ou ces étranges bateaux de papier journal que portent les plus pauvres ou les moins prévoyants. Et ces enfants qui courent, sautant de marche en marche sous l’œil inquiet de leurs mères, puis qui, dans un rire gracieux, viennent se faire pardonner contre un sein lourd ou le cou ridé d’une grand-mère.

Tout autour, les hommes parlent et s’agitent, ils imaginent et savourent par avance les combats. Certains sont venus de loin, il leur a fallu compter sou après sou pour pouvoir être là.

 

À présent la lumière marque une pause, sur une loge richement décorée.

Un homme entre deux âges fait la conversation à une jeune beauté qui doit compter quinze printemps de moins que lui. Elle éclabousse de sa prestance celles qui sont assises derrière elle, elle rit, elle sourit avec tant de grâce qu’elle semble être une Vénus venue nous visiter.

Elle te ressemble, mon amour.

D’un rien, le jaune cède sa place à un rouge profond, presque inquiétant.

Est-ce le Diable en personne qui vient me visiter ? Ou s’agit-il d’une cape immense qui balaie à présent le sable de l’arène ?

C’est bien cela, la soierie virevolte, puis tournoie, prend de la vitesse ; je peux sentir sur ma peau le souffle à chacun de ses passages.

Je suis fasciné, mes yeux suivent chaque mouvement, chaque figure, je suis comme charmé par tant de maîtrise. Dans un geste un peu fou, je tente de la toucher mais, esquivant mes bras qui se tendent, elle passe au-dessus de ma tête, s’enroule contre un
pilier de l’escalier nord et disparaît tel un fantôme.

Comme un enfant qui attend le reste du spectacle, je suis impatient de connaître la suite. Elle ne tarde pas et c’est un noir presque parfait qui déboule dans un nuage de poussière. Je me protège le visage tant il est puissant, et ne distingue que deux yeux ronds, injectés de sang, qui me fixent et me détaillent.

La poussière retombe et je peux voir les demi-cercles de corne, qui forment comme une couronne. Si je le pouvais, si on me laissait faire, j’y tendrais mes cordes de guitare pour m’en servir comme d’une lyre.

Mais l’animal dont les naseaux hument bruyamment le sable de l’arène a compris que je ne lui voulais aucun mal, car, s’approchant au plus près de ma main qui l’accueille, tendant son cou de Minotaure, il accepte une caresse avant de retrouver le fond des ténèbres d’où il vient.

 

*

 

 

 

Tout s’achève. Le soleil de ce deuxième jour vient nous cueillir, mes compagnons d’infortune et moi.

Voyant un sourire sur mon visage, un homme en bottes s’approche et m’ordonne de m’expliquer.

Suis-je assez fou pour ainsi me moquer de lui ?

Suis-je à ce point pressé de mourir pour le ridiculiser de telle manière ?

Je balbutie un début de réponse, puis, comme enhardi par je ne sais quel sortilège, me voilà expliquant le cœur empli d’allégresse à mon garde-chiourme toutes les beautés qu’il m’a été permis de voir quelques heures avant le lever du jour. Ma dernière phrase est effacée par un coup de botte.

Le visage dans la poussière, j’ai le temps de revivre la douceur de ton corps, le velours de ton intimité. Je pense à tout ce temps qui nous est volé l’un à l’autre, je pense à tous ces instants loin de toi. Mais je remercie les dieux de m’avoir fait croiser ta route.

 

Mais avant que, pour de bon, on me fasse quitter le cercle pour que, sans doute, plus jamais je ne réapparaisse dans le monde des vivants…

Avant que face aux yeux noirs des canons des fusils, qui vont bientôt cracher leurs éclairs meurtriers, je ne m’effondre…

Avant que l’on ne m’arrache à cette vie terrestre…

Je chante à pleine gorge ces vers de Pablo Neruda que je glissais dans ton oreille, lorsqu’au petit matin tu te réveillais entre mes bras :

« Je suis affamé de ton rire de cascade, et de tes mains couleur de grenier furieux, oui, j’ai faim de la pâle pierre de tes ongles, je veux manger ta peau comme une amande intacte ».[1]

N’aie plus peur, mon amour, à présent je suis de retour auprès de toi.

 

FIN

 


[1] Pablo NERUDA : « Matin » in La Centaine d’amour, édition bilingue, trad. Jean Marcenac et André Bonhomme, Paris, Gallimard, 1995. [Première édition Cien sonetos de amor, Buenos Aires, Losada, 1959.]

 

 

 

 



02/05/2017
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